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Pourquoi il est si difficile de devenir bon au football si l'on commence adulte

Dr Flavien BaourMédecin MPR, médecin du sommeil ·

Le pied est piloté bien moins finement que la main, un écart mesuré à plusieurs niveaux du système nerveux. Ce que l'apprentissage précoce y change, mesuré chez des musiciens faute d'avoir été mesuré chez des footballeurs, dans une période de sensibilité qui semble maximale avant 7 ans.

L’expression « projet Mbappé » est presque entrée dans le vocabulaire commun. Elle désigne le fait de pousser un enfant vers le football tôt, dans l’idée d’en faire un jour un professionnel. Une étude a suivi 32 joueurs de l’académie d’un club anglais jusqu’à leur sortie : ceux devenus professionnels avaient commencé la pratique encadrée à 5,9 ans en moyenne, contre 6,8 ans pour ceux qui se sont arrêtés. Une enquête plus large, menée sur les 829 joueurs du Mondial 2022, nuance le tableau : l’entrée dans une académie professionnelle s’y fait à 13,2 ans en médiane, avec une dispersion considérable, de 4,2 à 22,6 ans, ce qui montre que le début du jeu et le début de la filière professionnelle sont deux choses différentes.

Pourquoi un enfant devrait-il commencer si tôt pour espérer bien jouer ? L’idée qu’on ne rattrape pas un départ tardif circule dans la plupart des sports, et le football s’y prête particulièrement : presque personne n’y atteint un bon niveau en commençant adulte. Aucun des travaux qui suivent n’a testé cette affirmation chez des adultes débutants ; ils décrivent ce que l’apprentissage précoce installe dans le cerveau. Voici ce qu’ils montrent.

Le pied, bien moins précis que la main

Le football se joue avec la partie du corps que le cerveau pilote bien moins finement que la main, et plusieurs données médicales le montrent.

Publié en 1937, le travail du Dr Penfield décrit des opérations du cerveau de personnes éveillées sur la table : il stimulait électriquement leur cortex point par point, et notait ce qui bougeait chez elles. De là est né l’homoncule moteur, ce petit bonhomme difforme que tous les neurologues en formation ont vu, avec ses mains énormes, sa bouche démesurée et sa jambe minuscule coincée sur la face interne du cerveau. La taille de chaque membre y suit la finesse du contrôle disponible pour ce membre : le cerveau alloue assez peu de surface corticale au pied, tant que celui-ci se contente de le faire marcher.

De ce système nerveux central partent des motoneurones. Chaque motoneurone commande un paquet de fibres musculaires, et la taille de ce paquet détermine en grande partie le grain de la correction possible. Une synthèse des données disponibles, publiée en 2022, chiffre l’écart entre muscles : un motoneurone commande cinq fois plus de fibres dans le jambier antérieur, qui relève le pied, que dans un muscle de la main.

Deux grilles de cases comparant la résolution motrice d'un muscle de la main et d'un muscle de la jambe. La grille de la main compte cinq fois plus de cases que celle de la jambe, à effectif de fibres égal, ce qui figure la finesse de correction cinq fois plus grande accessible à la main.
Rapport d'innervation mesuré chez l'adulte, cinq fois plus élevé dans le jambier antérieur que dans le premier interosseux dorsal, un muscle de la main. Le découpage en cases est une image, pas une carte.

Il y a aussi un plus long trajet à parcourir du cerveau au pied que du cerveau à la main. Les composantes corticales enregistrées en électrophysiologie sont notées N20 pour le nerf du poignet et P37 pour celui de la cheville, ce qui correspond à leurs latences habituelles chez l’adulte, une vingtaine de millisecondes contre une bonne trentaine, sachant que l’écart varie avec la taille du sujet. L’information venue du pied met donc à peu près deux fois plus de temps à monter, pour une commande dont la plus petite retouche est cinq fois plus grossière.

C’est avec cet outil qu’on demande à un attaquant de placer le ballon dans la lucarne, en équilibre sur une jambe, sur une balle qui roule, en une seconde, avec un gardien et des défenseurs en face de lui.

Ce que l’apprentissage précoce change

Une fois posées les raisons pour lesquelles le pied est si difficile à commander, reste à voir comment commencer jeune permet d’en compenser une partie.

Ce qui change en commençant tôt, c’est que le cortex sensorimoteur se laisse plus facilement remodeler : c’est la neuroplasticité, plus marquée dans l’enfance. Un travail sur des instrumentistes à cordes l’a montré dès 1995 : une équipe allemande a mesuré chez eux, par magnétoencéphalographie, une représentation corticale plus étendue des doigts de la main gauche, celle qui travaille sur le manche, que chez des témoins, et l’ampleur de cet écart dépend de l’âge auquel ils ont commencé.

On pourrait objecter que celui qui a commencé à 6 ans a surtout vingt ans de pratique en plus, et que cela suffit à tout expliquer. Une équipe de Montréal a neutralisé cette objection en 2007, en comparant des musiciens ayant commencé avant 7 ans à d’autres ayant commencé après, appariés sur les années d’expérience, les années de formation et les heures de pratique actuelle. Les précoces apprennent mieux une séquence motrice chronométrée, et leur avance tient toujours après cinq jours d’entraînement sur cette tâche précise, la synchronisation étant le point où l’écart est le plus net. Six ans plus tard, la même équipe a trouvé chez d’autres musiciens précoces davantage de connectivité dans le corps calleux, toujours à durée d’entraînement égale, une connectivité qui allait de pair avec leur performance.

Personne n’a fait cette mesure chez des footballeurs. Une IRM fonctionnelle, cette imagerie qui montre en direct quelle zone du cerveau s’allume pendant un mouvement, a néanmoins été réalisée en 2014 sur sept sportifs à qui l’on demandait simplement de faire tourner leur cheville, dont Neymar, qui donne son titre à l’article. Rien de ce qui suit ne constitue une évaluation de ce joueur. Les quatre footballeurs professionnels testés, tous âgés de 18 à 23 ans, activaient moins les régions motrices de la paroi médiane du cerveau que les deux nageurs du même âge et qu’un amateur plus âgé de 32 ans, pour exactement la même quantité de mouvement, et Neymar affichait la plus petite activité de tous. Sept cerveaux, c’est peu pour conclure formellement, mais un geste très entraîné coûte moins cher à commander.

Un paradoxe apparent

Il y a là une contradiction apparente : la représentation corticale du musicien est plus étendue, celle du footballeur s’allume moins. Elle se dissipe dès qu’on regarde ce que chaque étude mesure. En 1995, on enregistrait la réponse du cortex sensoriel quand on touche le doigt ; en 2014, on filme l’activité motrice pendant le mouvement lui-même. La première étude décrit la taille de l’installation, la seconde la dépense à l’usage. On trouve d’ailleurs les deux chez les mêmes personnes : en 2000, des pianistes professionnels ont exécuté une séquence de doigts complexe en IRM, et on y a compté moins de zones activées que chez des témoins, pour le même mouvement.

Le modèle le plus discuté aujourd’hui propose que, pendant l’apprentissage, le tissu nerveux s’étende d’abord, puis qu’un tri s’opère sur ce matériel neuf, le volume redescendant en partie ou en totalité vers son point de départ. Ce qui resterait est un circuit taillé pour le geste.

Une limite assumée

Tout ceci a été mesuré chez des musiciens, sur des tâches de séquence et de rythme, et personne n’a encore mis un footballeur dans ce protocole. Une étude portant sur 77 musiciens situe la période de sensibilité maximale avant 7 ans, avec ensuite un plateau plutôt qu’une fermeture nette, bien avant l’âge auquel un club décide qu’un enfant est doué. Ces travaux décrivent ce que la pratique précoce installe dans le cerveau. Ils ne disent rien de ce qu’une spécialisation sportive précoce coûte par ailleurs à un enfant, question sur laquelle la littérature pédiatrique est nettement moins tranchée.

Références

Dans l’ordre d’apparition dans le texte.

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