← Articles

Pressing : pourquoi la science donne tort aux attaquants du Real Madrid

Dr Flavien BaourMédecin MPR, médecin du sommeil ·

Après une passe reçue sous pressing, un joueur perd en moyenne 19 % de temps de contrôle sur le ballon et 31 % de distance progressée vers le but adverse, selon une analyse de Premier League. Le pressing n'use pas les jambes de l'adversaire : il occupe son cerveau, et l'erreur qui en résulte se transmet au joueur suivant.

Nul doute que le Real Madrid possède des attaquants qui comptent parmi les meilleurs joueurs de football du monde. Il y a pourtant un domaine où ils participent un peu moins : le pressing.

Dans un sport où le ballon va plus vite qu’un joueur en pleine course, on peut se demander pourquoi le football moderne, désormais suranalysé par les data scientists et les analystes vidéo, comporte autant de pressing.

Le fait est que le pressing vole le temps du cerveau.

Il fonctionne parce qu’il attaque en même temps trois éléments du système nerveux du porteur de balle : le recueil visuel de l’espace, le choix d’action dans le cortex préfrontal, puis le programme moteur qui envoie le ballon. Un attaquant qui arrive vite sur un défenseur force son regard à se fixer sur la menace, la carte mentale de ses partenaires se fige, et le pied exécute un geste moins automatique, moins précis, souvent trop tôt (c’est moins risqué de faire un dégagement nul en touche), parfois trop tard (ce qui donnera souvent une occasion de but).

La vision ne couvre pas tout le terrain à la même qualité

Comme vous le savez sans doute, la rétine de l’œil n’offre pas la même qualité d’image partout. La fovéa, tout au centre du champ visuel, donne l’acuité nécessaire pour coller le ballon au pied. Autour, la vision périphérique détecte le mouvement et les masses, avec une résolution plus faible. Un milieu qui reçoit doit donc faire cohabiter deux choses : le centre du regard sur le cuir et la périphérie sur les courses, les intervalles et les pressings.

Dès que le buste reste fermé face au passeur, dos au jeu ou en pivot, une grande part de ce champ utile disparaît. Le joueur voit ce qui est devant lui et perd ce qui se passe derrière, là où l’équipe a besoin d’attaquer. Les défenses le savent et traitent cette orientation comme un signal pour accélérer collectivement.

Vue de dessus du champ visuel d'un porteur de balle : un cône jaune de vision fovéale dirigé vers le ballon, une zone bleue de vision périphérique devant et sur les côtés, et une zone grise d'angle mort derrière la tête où une menace n'est pas vue tant que la tête ne tourne pas.
Le regard fovéal se colle au ballon, la vision périphérique surveille l'avant et les côtés. Le dos reste aveugle tant que le joueur ne tourne pas la tête.

Pour reconstruire l’espace avant la réception, le cerveau a besoin d’échantillons visuels répétés. Le scanning, c’est-à-dire de brefs détournements de tête loin du ballon, sert précisément à ça.

Une étude sur des joueurs de Premier League montre que les milieux et les défenseurs axiaux scannent plus que les attaquants, et que la fréquence baisse quand un adversaire est collé. Les meilleurs milieux observés font de l’ordre de cinq à huit scans dans les dix secondes qui précèdent la réception du ballon. Sous pression, le système nerveux priorise le stimulus urgent, le ballon et le défenseur, et cesse de mettre à jour la carte mentale. Le joueur reçoit alors avec une image déjà vieille de deux ou trois secondes, ce qui suffit pour servir une passe vers un partenaire qui n’est plus libre.

Quand l’attention se ferme sur la menace

L’activation du cerveau qui traite la menace resserre le champ attentionnel disponible pour la passe à un partenaire. Le cerveau garde l’élément central, ici l’adversaire qui charge, et néglige les informations périphériques : un appel dans le dos, un partenaire libre, un changement de côté.

Cette surcharge visuelle déborde tout de suite sur les fonctions exécutives que doit gérer le cerveau du joueur en possession du ballon. Recevoir sous pressing est au minimum une double tâche, mais plus souvent une quadruple tâche : contrôler le ballon, inhiber la réponse primitive de dégagement ou de conduite dans le contact, actualiser en mémoire de travail la position des partenaires, et choisir une option.

L’inhibition empêche de frapper le premier ballon vu et d’offrir la passe que le pressing a déjà fermée. La mémoire de travail maintient la configuration spatiale assez longtemps pour servir. La flexibilité permet d’abandonner le plan de tourner et de progresser pour une remise, un appui-remise ou une relance longue. Ces trois fonctions pèsent surtout sur le cortex préfrontal. Quand le temps disponible tombe sous quelques centaines de millisecondes, le système bascule vers l’option la moins coûteuse : passe en retrait, ballon long, ou perte de balle.

Le pied n’exécute plus le même programme

Enfin, même si une ligne de passe existe, le geste peut se dégrader. Chez le joueur entraîné, une passe de quinze mètres est largement automatisée, c’est-à-dire gérée par la partie du cerveau qui pilote les gestes appris, comme le vélo une fois qu’on a retiré les petites roues. Le cerveau n’a pas à microgérer l’angle de la cheville.

Sous menace, deux interférences apparaissent. Une partie de l’attention part vers le duel imminent, donc moins de ressources restent pour calibrer la trajectoire. Une autre partie revient sur le geste lui-même : le joueur reprend un contrôle conscient d’un mouvement qui devrait rester automatique. Ce réinvestissement rend l’action plus lente et plus variable. On voit des appuis figés, une hanche qui ne s’ouvre plus, un ballon tapé trop fort ou trop court. Le membre gagne en raideur et perd en finesse.

Le pire, c’est que ces erreurs se transmettent d’un joueur à l’autre

Une analyse de passes en Premier League, rapportée par The Athletic, compare une passe moyenne d’un défenseur central devant sa surface et la même action après une remise ratée, un corps fermé puis un pressing : le joueur suivant a 19 % de temps en moins sur le ballon et gagne 31 % de distance en moins vers le but adverse.

Le pressing se propage d’un cerveau à l’autre. Le premier joueur a mal vu, le second reçoit déjà trop tard, avec moins d’espace et un programme moteur plus pauvre. C’est avec ça que Klopp a conquis l’Angleterre puis l’Europe.

Peut-être que la question n’est pas seulement de savoir pourquoi les attaquants du Real Madrid, ou n’importe quelle autre équipe, ne pressent pas suffisamment. Peut-être faut-il aussi comprendre ce que leur propre pressing demande au cerveau de l’adversaire, et pourquoi, dans certaines situations, la course la plus utile n’est pas forcément celle que les statistiques ou le regard du spectateur identifient.

Références

  • Jordet G, Aksum KM, Pedersen DN, Walvekar A, Trivedi A, McCall A, Ivarsson A, Priestley D. Scanning, Contextual Factors, and Association With Performance in English Premier League Footballers: An Investigation Across a Season. Front Psychol. 2020;11:553213. PMID: 33123039
  • Easterbrook JA. The effect of emotion on cue utilization and the organization of behavior. Psychol Rev. 1959;66(3):183-201. PMID: 13658305
  • Eysenck MW, Derakshan N, Santos R, Calvo MG. Anxiety and cognitive performance: attentional control theory. Emotion. 2007;7(2):336-353. PMID: 17516812
  • Vestberg T, Gustafson R, Maurex L, Ingvar M, Petrovic P. Executive functions predict the success of top-soccer players. PLoS One. 2012;7(4):e34731. PMID: 22496850
  • Vestberg T, Reinebo G, Maurex L, Ingvar M, Petrovic P. Core executive functions are associated with success in young elite soccer players. PLoS One. 2017;12(2):e0170845. PMID: 28178738
  • Beilock SL, Carr TH. On the fragility of skilled performance: what governs choking under pressure? J Exp Psychol Gen. 2001;130(4):701-725. PMID: 11757876
  • Muller J. How Football Works: Wall passes, pressing triggers and jumping your opponent. 2023.