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Le temps additionnel est devenu le moment le plus prolifique du match

Dr Flavien BaourMédecin MPR, médecin du sommeil ·

Depuis 2022, les arbitres compensent le temps réellement perdu, et les fins de match se sont allongées d'une minute et demie. Ces minutes ajoutées sont aussi celles où l'on marque le plus vite. Ce que 11 551 buts permettent d'en dire, et ce qu'ils ne disent pas.

Dans les quatre grands championnats européens, on marque aujourd’hui 3,51 buts pour 100 minutes après la 90e minute, contre 2,80 dans le quart d’heure qui précède et 2,18 dans le premier quart d’heure du match. Il y a dix ans, ce moment ne se distinguait en rien du reste : 2,91 buts pour 100 minutes, exactement le niveau de la 46-60e minute.

Entre les deux, le temps additionnel est passé de 4,5 à 6,6 minutes par match.

Un décompte qui a changé

L’allongement vient d’une consigne. Depuis la Coupe du monde 2022, la FIFA demande aux arbitres de compenser le temps réellement perdu, en comptant les soins, les remplacements, les célébrations de but et les recours à l’assistance vidéo. Lors de ce tournoi, le temps additionnel a atteint 13 minutes et 46 secondes par match en moyenne, six minutes et demie de plus qu’en 2018. La consigne s’est ensuite diffusée aux championnats nationaux, à une échelle plus mesurée.

Le volume de buts par match n’a pourtant pas bougé en dix ans, 2,63 puis 2,67. Seul le moment où ils tombent a changé. La part des buts marqués après la 90e minute est passée de 4,9 % à 8,7 %, le but le plus tardif que j’observe est arrivé à la 103e minute contre la 97e auparavant, et la part de ceux marqués au-delà de la 95e a été multipliée par douze.

Ce que le comptage habituel manque

Graphique en barres comparant la distribution des buts au fil du match sur deux saisons séparées de dix ans. La colonne du temps additionnel, isolée à droite, culmine à 3,51 buts pour 100 minutes en 2025-26 contre 2,91 en 2015-16.
Buts pour 100 minutes réellement jouées, quatre championnats, 2 963 matchs. La durée du temps additionnel est relevée match par match.

La plupart des graphiques sur ce sujet découpent le match en tranches de quinze minutes et s’arrêtent à la 90e. Deux problèmes s’ensuivent.

La tranche « 76-90 minutes » n’en dure pas quinze, puisqu’on y range le temps additionnel. Compter les buts par tranche revient alors à comparer des durées différentes, puis à s’étonner que la plus longue en contienne davantage. J’ai donc rapporté chaque tranche au temps réellement joué, ce que permet l’horloge de fin de match, que j’ai relevée pour chacun des 1 446 matchs de la saison récente.

Surtout, un graphique qui s’arrête à 90 laisse hors du cadre le moment le plus intéressant. En 2025-26, l’écart entre le dernier quart d’heure et le temps additionnel atteint 25 %, et il est statistiquement solide. Dix ans plus tôt, cet écart valait moins que rien.

L’objection du tableau d’affichage

En fin de match, une équipe est souvent menée. Elle se découvre, elle prend des risques, son adversaire recule pour défendre son avantage. Les buts qui tombent alors pourraient donc s’expliquer par le score plutôt que par autre chose.

Pour lever cette objection, j’ai refait le calcul en ne retenant que les minutes jouées à égalité. Score nul, aucune raison tactique de se découvrir, les deux équipes jouent à la 85e minute le même match qu’à la 20e. La hausse du dernier quart d’heure tient, à 30 % pour la saison récente et 27 % dix ans plus tôt. Je l’ai vérifiée sur un troisième jeu de données sans rapport avec les deux premiers, dix saisons de Ligue des champions et 1 234 matchs, qui donne 26 %.

Environ un tiers de la hausse revient donc à l’état du score, et les deux tiers restants surviennent alors que le match est encore équilibré.

Ce qui se passe dans un système nerveux fatigué

Ces deux tiers rassemblent plusieurs mécanismes : la fatigue musculaire, les espaces qui s’ouvrent quand deux blocs se fatiguent en même temps, l’effet des remplacements, et la fatigue du système nerveux central. C’est ce dernier mécanisme qui m’intéresse le plus, au vu de mon métier.

Quand on parle de fatigue, on pense au muscle. Une part de la perte de force vient pourtant de la commande nerveuse, et on sait la mesurer. Pendant une contraction volontaire maximale, on stimule le nerf moteur : si le muscle produit encore un surcroît de force alors que le sujet donne tout, c’est que la commande n’exploitait pas la totalité de ce que le muscle pouvait fournir. Cette part porte le nom de fatigue centrale, et elle s’installe d’autant plus que l’effort se prolonge.

Elle se joue à plusieurs niveaux, depuis le motoneurone dans la moelle épinière jusqu’au cortex, cette couche de neurones qui recouvre la surface du cerveau.

Le préfrontal, et le « QI foot »

Un effort intense et prolongé dégrade les fonctions exécutives, qui dépendent du cortex préfrontal, la partie à l’avant de votre cerveau. Elles servent à inhiber une action inutile, à tenir un plan en mémoire de travail, à basculer d’une option à une autre.

Sur un terrain, elles portent des gestes très ordinaires, ceux que les suiveurs regroupent sous le nom de « QI foot » : le choix de passe, le placement sans ballon, la décision de sortir ou de tenir sa ligne, et la capacité à ne pas se jeter dans un duel déjà perdu.

Pourquoi cette région en particulier, me direz-vous. Plusieurs mécanismes s’y additionnent. Le muscle produit de la chaleur, et la température du cerveau s’élève avec celle du corps, ce qui modifie l’activité corticale au-delà d’un certain seuil. L’effort intense s’accompagne par ailleurs d’une hyperventilation qui fait chuter le gaz carbonique du sang ; les vaisseaux cérébraux se resserrent en réponse, et l’oxygénation du cortex préfrontal diminue. S’y ajoute une hypothèse plus discutée, selon laquelle cette région serait déjà mobilisée par la régulation de l’effort lui-même, tenir l’allure et supporter l’inconfort, et disposerait donc de moins de ressources pour le reste.

Le phénomène a été mesuré dans des conditions proches d’un match. Des footballeurs soumis à un protocole intermittent reproduisant les exigences d’une rencontre voient leur précision d’anticipation baisser au fil de l’effort, et leur exploration visuelle se modifier : en fin de mi-temps, les joueurs de haut niveau passent à des fixations moins nombreuses et plus longues, sur moins de zones du terrain.

Ce que ces chiffres ne disent pas

Ils comptent des buts, et rien de plus. Ils établissent une hausse réelle que l’état du score n’explique pas, et ils rendent l’hypothèse d’une contribution de la fatigue plausible. Ils ne la démontrent pas.

Une objection mérite d’être posée. À la 95e minute, plusieurs joueurs sont entrés en jeu depuis vingt ou trente minutes seulement, et les remplaçants produisent des sorties de course relatives supérieures à celles des titulaires. L’équipe présente dans le temps additionnel n’est donc pas la plus fatiguée du match, elle est en partie renouvelée.

J’ai exploré une autre piste avant de l’abandonner. L’idée que la précision des passes se dégraderait proportionnellement à l’exigence du geste, les passes courtes résistant quand les longues cèdent, apparaissait nettement sur une saison. Testée sur une autre source et une autre saison, 1 826 matchs et cinq championnats, elle ne se reproduit pas : les passes longues y passent d’une chute de 4,3 points à une variation nulle. Seules la dégradation dans sa propre moitié de terrain et celle des passes de portée moyenne survivent aux deux jeux de données, avec des amplitudes qui varient d’un facteur quatre. Ce résultat n’est donc pas publiable en l’état, et je le raconte parce qu’un travail qui ne montre que ce qui fonctionne n’informe pas.

Le seul levier disponible à l’avance

Ce qui se prépare se joue bien avant le coup d’envoi. Le contrôle exécutif dépend de l’état dans lequel un joueur arrive : la charge d’entraînement et de match des jours précédents, la récupération, et le sommeil des nuits qui précèdent.

Le cortex préfrontal est justement l’une des régions les plus vulnérables à la dette de sommeil, qui dégrade l’attention soutenue et le contrôle bien avant d’entamer la force maximale. C’est pour cette raison qu’on insiste tant, auprès des sportifs, sur le sommeil. Un joueur qui dort mal n’aborde pas la 95e minute avec les mêmes ressources qu’un joueur reposé, et l’allongement du temps de sommeil fait partie des rares interventions dont l’effet sur la performance a été mesuré directement.

Méthode

J’exprime les taux en buts pour 100 minutes réellement jouées. Le temps additionnel est traité comme une tranche à part, sa durée étant relevée match par match sur l’horloge de fin de période. Les comparaisons portent sur les quatre mêmes championnats aux deux époques, la Bundesliga n’étant pas disponible en données ouvertes pour la saison ancienne. Le contrôle du score isole les minutes jouées à égalité, le score étant reconstruit minute par minute à partir de la chronologie des buts.

Données : API publique d’ESPN pour la saison 2025-26, données ouvertes StatsBomb pour 2015-16, Wikipédia pour la Ligue des champions, jeu de données Wyscout de Pappalardo et collaborateurs pour le contrôle sur les passes. Calculs d’août 2026.

Références

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